Soukouss, Diblo & Co

Ci-dessous, un article sur le style soukouss, une interview d'un maître en la matière Diblo Dibala et des transcriptions de plans de guitares soukouss sur portées et tablatures. J'avais tenté de publier le tout en août 1994, malheureusement les rédactions de la presse guitaristique de l'époque en avaient décidé autrement..

Michel Tranchet

haut de page La vague de fond soukouss

Les membranes des haut-parleurs tremblent de l’île Maurice aux Antilles, et de Bruxelles jusqu’au Cap. À l’intersection de ces quatre points, un continent l’Afrique. À l’épicentre du phénomène, une musique le soukouss zaïrois.

L’Afrique centrale fait plus parler d’elle pour ses massacres et ses réfugiés que pour sa musique, mais les drames qui secouent cette région ne font que renforcer la frénésie qui anime les soirées de Kinshasa ou d’ailleurs. Au Zaïre, au Congo, au Rwanda ou au Cameroun, huit groupes sur dix en moyenne jouent le soukouss. Dans toute l’Afrique noire, cette musique représente une grande part de la programmation musicale des radios et des discothèques. Hors piratage, la diffusion de certains albums s’élève à près de cent mille unités. Multipliez par dix et vous avez une idée du marché de l’édition soukouss.
Le mot apparaît au mileu des années soixante, il désigne à l’époque un des avatars de la rumba congolaise. Ce qui le distingue des autres danses qui font fureur dans les pays d’Afrique noire fraîchement décolonisés, c’est son énergie, la fameuse "secousse". L’Afrique s’était laissée bercer par la langueur des musiques afro-cubaines au lendemain de la deuxième guerre mondiale. L’électrochoc du soukouss au milieu des années soixante s’inscrit lui dans la recherche effrénée d’une identité continentale, par ailleurs, les musiciens africains semblent avoir "digéré" à cette date, tant les styles importés outre-atlantique, que les techniques nouvelles (l’électricité !).
Car le soukouss n’a rien d’une musique traditionnelle. Les instruments électriques, et électroniques y sont prépondérants, la basse, (puis le synthétiseur) et surtout la guitare. Certes, on emploie parfois les cuivres mais la présence de percussions traditionnelles est plutôt rare, Il faut le souligner car le cliché de l’africain jouant du tam-tam est tenace. L’explosion démographique et l’exode rural qui sévissent depuis quelques décennies sont les mamelles nourricières de l’identité urbaine des métropoles africaines. Et à ce titre, le soukouss est une musique de la ville, qui chante dans le langage de la ville (le lingala) ses thèmes d’inspirations puisés dans le flot urbain. On chante l’amour, les égéries de ses chanteurs sont des secrétaires dactylographes ou des belles de nuits. On chante aussi la vie quotidienne avec sa kyrielle de problèmes d’argent qui touchent d’avantage l’étudiant de Kïnshasa que ses parents habitant à une semaine de bateau en amont sur le fleuve. C’est en même temps une musique qui cherche ses racines, comme les cherche la capitale de l’ancien Congo belge fondée il y a à peine plus d’un siècle. On évoque des retours au village difficiles où la coutume reprend tous ses droits. On dénonce les mariages arrangés ou la polygamie.
La musique quant à elle, semble s’enorgueillir de son côté rutilant et "civilisé" ; les studios de Brazzaville utilisent aujourd’hui des techniques de pointe telles que l’enregistrement numérique et les séquences sur ordinateur. En revanche, les invectives des ambianceurs créent une atmosphère à la fois chaleureuse et brutale, qui suggère à l’occidental des poncifs du genre "Chassez le naturel...".
L’instabilité politique du Zaïre et le rôle d’Abidjan en tant que succursale des labels européens ont poussé les artistes d’Afrique centrale vers la Côte-d’ivoire. Ce qui fut au départ une "escale technique", permit de propulser la musique soukouss dans toute l’Afrique de l’ouest. Ainsi des concerts de Kanda Bongo Man au Sénégal et au Burkina-Faso ont rassemblé plus de quarante mille personnes trépignant d’impatience et criant en cœur "kwassa-kwassa !" (une des variantes du soukouss). C’est auprès du même Kanda Bongo Man qu’on a pu voir jouer un des plus brillant solistes du genre Diblo Dibala. Son jeu de guitare fluide, rapide et inventif le place au rang des virtuoses du genre. Il mène désormais une démarche musicale originale au sein de Matchatcha, tout en continuant à accompagner occasionnellement les stars telles que Freddy de Majunga ou Tonié Musinga.
Personne ne regrettera que la musique zairoise ait échappé aux requins de la promotion exotique qui durant plusieurs étés successifs nous ont matraqué de lambada, sega et autres danses éroticommerciales. Par contre, on peut déplorer que celle-ci ait reçu seulement les miettes des efforts que les maisons de disques françaises ont déployé pour la musique d’Afrique de l’ouest. Touré Kunda, Alpha Blondy et Mory Kanté vivent aujourd’hui dignement de leur musique. Ce n’est pas toujours le cas des artistes soukouss, qui n'étant pas soutenu par les labels européens se retrouvent face à ce paradoxe : ils ont des dizaines de millions d’auditeurs, guère moins de fans, et voient régulièrement pillé le fruit de leur succès par une armée de pirates plus ou moins organisés.
L’horizon semble malgré tout s’éclaircir pour cette musique soukouss. On ne peut qu’encourager l’initiative d’une chaîne nationale de disquaires qui propose en plus des CD et K7, un large choix de vidéo clip et concert de chanteurs zaïrois. Cela va de Tabu Ley Seigneur Rochereau à Koffi Olomidé en passant par Papa Wemba et Tshala Muana. On peut toujours grâce à ces films tenter de retrouver dans son salon l'AMBIANCE.

Michel Tranchet - Août 1994

haut de page Interview de Diblo Dibala

Kanda Bongo Man, Freddy de Majunga ou Loketo, autant de noms qui, tout au plus font sourire en dehors des diasporas africaines et de quelques amateurs. Ajoutez David Byrne à la liste et cela commence à faire sérieux. Ce sont les références de Diblo Dibala. Sait-on en revanche que les premiers artistes cités attirent plus de 50000 personnes à Dakar ou à Ouaga ? Mais au delà du succès c’est le talent de ce guitariste zaïrois qui étonne. A l’aube des Indépendances, un gosse de six ans venant de l’est de l’ancien Congo belge, découvre à Kinshasa le monde fabuleux des joueurs de rumba. Itinéraire du soliste prodige de la musique soukouss.

MT : Comment devient-on guitariste en Afrique dans les années soixante ?
DD : Je devais avoir entre 10 et 12 ans. Comme tous les gamins zaïrois à l’époque jai appris sur une guitare "préfabriquée", c’est à dire une boite d’huile sur laquelle on fixait un manche en bois, pour les cordes on utilisait des fils de frein de vélo. On essayait de jouer avec ça. Quatre ou cinq ans après j’ai rencontré quelqu’un qui avait une guitare électrique, là j’ai commencé à jouer avec lui. A Kinshasa, on jouait dans l’orchestre du quartier qui s’appelait "La Gaîté". On animait le samedi et dimanche après-midi. On avait déjà à ce moment-là des instruments électriques.
MT : Quelle musique jouiez vous à l’époque ?
DD : On jouait principalement la rumba, pas la rumba latine, notre rumba, la rumba congolaise. Mais on jouait aussi les musiques qui ne venaient pas de chez nous, le jerk, la salsa, le rock’n’roll, ou le twist. On utilisait toujours ces musiques au début du concert, ça faisait venir les gens et ça les chauffait pour la suite, ensuite on attaquait nos rumbas et là...
MT : Quels sont les guitaristes qui vous ont influencé ?
DD : Pour tous les jeunes de ma génération, c’était Docteur Nico (NDLR s soliste de l’African Fiesta le groupe de Tabu Ley Seigbeur Rochereau). On essayait tous de le copier mais il était le maître. Evidemment il y en avait d’autres, Jerry Gérard, Papa Noël... Mais celui qui faisait référence c’était Docteur Nico.
MT : Au milieu des années quatre-vingt le soukouss est devenu kwassa-kwassa. Quel a été votre rôle dans cette évolution ?
DD : Avant que Kanda bongo Man devienne la star du kwassa-kwassa il existait déjà des groupes zaïrois tels que Bella Bella qui par moments ne jouaient pas la partie lente où les chanteurs exposent les couplets et refrains. Ils attaquaients directement sur le "Chauffé", la partie la plus rapide où on joue les solos. quand je jouais avec Kanda on le faisait nous aussi de temps en temps mais on avait aussi des morceaux construits dans les règles du soukouss, c'est à dire la rumba lente, puis le "chauffé" rapide. Mais il y a eu une histoire qui a tout déclenché, notre producteur nous avait dit "Non, non, vous emmerdez les gens avec vos rumbas !" Sans nous prévenir il avait mixé les chansons sans les parties rumba. quand on a entendu ça on lui a dit "Mais non, ce n'est pas possible vous ne pouvez pas faire des choses pareilles !", lui ne voulait rien savoir : "Vous chantez là vos mamans, vos quoi là ?" puis il a démarré la bande mutilé en disant "C'est là où c'est bon et c'est ça que je veux mettre sur le disque" on s'est incliné et le disque a très bien marché. Depuis tous les musiciens zaïrois ont suivi.
MT : Après avoir joué dans l'ombre de Kanda et de Freddy (de Majunga), pourquoi prendre le devant de la scène ?
DD : il s'agit en fait d'un concours de circonstances, car j'ai toujours aimé travailler en groupe, je suis avant tout un guitariste. Si on a vu mon nom en gros sur les pochettes des disques que j'ai faits avec Matchatcha c'est que j'étais le musicien le plus connu du groupe. Mais on a sorti le dernier album sous le nom de Matchatcha, ce nom maintenant suffit pour remplir les salles. Quand à Freddy et Kanda, ce sont des amis. Nous avonstravaillé longtemps ensemble et jue continue de temps à autre à jouer avec eux.
MT : Vous chantez "Je suis riche en amour et pauvre en argent". Votre public dépasse largement celui d'un guitariste anglo-saxon quelconque produit par un gros label. Par contre le piratage vous prive d'une bonne partie de la rétribution à laquelle vous pourriez prétendre. Des regrets ?
DD : Je n'ai pas de regrets, c'est vrai que les pirates nous ont quand même gêné en Afrique, mais quelque part ils nous ont aussi aidé, ils comblent les limites de nos producteurs ici en France qui ne peuvent pas diffuser correctement notre musique chez nous. comme notre système est différent, la rétribution est différente. Lorsque nous jouerons en Europe dans les grandes salles, quand nos produits seront bien diffusés en France en Belgique ou ailleurs, là on pourra prétendre à plus... Pour le moment, même si notre musique est écoutée dans l'Océan Indien ou en Afrique, aux yeux des producteurs européens nous restons des artistes marginaux, mais je pense que cela va évoluer...
MT : vous pensez que les grands labels européens vont s'ouvrir davantaqe a la musique zairoise comme ils l'ont fait pour la musique d'Afrique de l'Ouest ?
DD : Ca mettra du temps mais ça viendra. Pendant longtemps les artistes zaïrois ont eu la réputation d'être de bons musiciens avec un mauvais caractère. Ca a beaucoup handicapé ma génération pour predre des contacts avec les maisons de disques. Mes jeunes compatriotes ont compris que le comportement était très important pour négocier avec elles.
MT : Justement à propos de la jeune génération, que pensez-vous de la démarche des artistes soukouss qui se tournent vers la World Music ?
DD : Je crois que c'est une bonne chose, j'aime bien ce que font Lokua Kanza et Papa Wemba. Personnellement, je m'oriente actuellement dans ce sens. toujours avec une base soukouss évidemment. Déjà depuis quelques années je place toujours dans mes albums des morceaux qui n'ont rien à voir avec le soukouss. Il faut rendre notre musique accessible à tous sans se couper de notre public africain, et c'est ça qui est difficile. Prenez par exemple Mory Kanté, ou Touré Kunda ou même Papa Wemba, depuis que ça marche pour eux en Europe, c'est fini en Afrique. Chez nous les gens acceptent mal qu'on ait du succès en europe, peut-être pensent-ils que là-bas on ped notre originalité ?
MT : Cela vient peut-être du fait que tous les musiciens africains de haut niveau vivent et travaillent en Europe, qu'ils perdent le contact avec le continent ?
DD : On ne perd pas vraiment le contact. Je trouve même que Paris est devenu l'Afrique pour la bouffe même on trouve tout... Mais c'est vrai ça fait près de quinze ans que je suis en France, on perd certaines habitudes et on prend la mentalité de l'Europe. Il semble que les gens chez nous acceptent mal, il pensent qu'on a déformé notre musique.
MT : Vous revenez d'une tournée au USA, où en est le soukouss Outre-Atlantique ?
DD : Ca marche très fort là-bas. C'est la cinquième ou sixième année que je vais en Amérique. Les gens venaient au début par curiosité, à présent avant de venir au concert ils savent ce qu'ils vont entendre. Le public est très varié, blancs, noirs... Il y a aussi beaucoup d'africains et d'antillais à New york qui viennent nous voir. En 2 mois on a fait 27 concerts, ça allait de Washington à Los Angeles en passant par Miami et Atlanta. Ce sont souvent des festivals comme il y a deux ans à Central Park devant près de 30000 personnes. J'ai d'ailleurs des propositions de la part d'un producteur là-bas, mais je n'oublie pas le mileu parisien, notre gettho.
MT : En écoutant vos derniers albums, on a l'impression que vous vous sentez à l'étraoit dans la structure harmonique rudimentaire du soukouss ?
DD : C'est vrai que dans notre musique il n'y a pas beaucoup d'accord, moi j'utilise souvent les changements de tonalité au milieu des chansons. En fait à la fin de nos concerts comme pour dire "voilà on a joué ça, puis ça, puis ça...", on jouait un titre qui enchaînait des grilles d'accords des morceaux précédents. L'idée m'est venue de construire les chansons de cette façon et de les mettre sur les disques.
MT : Sur la pochette de l'album "OK Madame" vous avez un stick Steinberger. Vous utilisez d'autres guitares ?
DD : J'ai une stratocaster, une Paul Beuscher et la Steinberger mais celle que j'utilise toujours c'est une vieille Aria Pro II que j'ai depuis plus de 10 ans. C'est un peu la vieille marmite qu'on ne jette jamais... Avant d'acheter une guitare, je vérifie toujours si elle a 2 octaves (24 cases) car je joue plus dans les aigus. C'est d'ailleurs pour ça que j'utilise peu la Fender, elle n'a pas assez de cases.@ MT : Qu'est ce qui fait la fluidité du son Diblo ?
DD : C'est la vieille Aria je pense. Aussi depuis très longtemps je branche un delay Boss avant l'ampli. Jamais de chorus ou de reverb, uniquement l'echo. Pour les concerts je préfère jouer sur un ampli basse, les ampli guitares ne donnent pas assez de graves. De temps en temps j'essaie de nouveaux effets, quelques fois la distorsion, même le wha-wha comme dans "OK Madame". Par là j'essaie de faire évoluer le soukouss qui est souvent une musique figée. Dans le même sens je vais essayer de réintroduire les cuivres dès le prochain album.
MT : Et revenir à l'enregistrement live ?
DD : C'est vrai qu'au début on faisait du live. Mais depuis quelques années pour avoir un bon son, on est obligé d'enregistrer avec les boîtes à rythmes et les synthés. Le dernier album avec Matchatcha a été enregistré live, on n'est pas complètement satisfait du son, mais l'ambiance est là. Les machines ça vous freine un peu. En musique il faut resortir quelque chose qu'on ressent, pour ça on ne fait pas de calcul.

Propos recueillis par Michel Tranchet
le 25 août 1994

haut de page Les plans de Diblo

Une technique méconnue mais étonnante qui fait l’ambiance des nuits africaines depuis 30 ans. Maître en la matière, Diblo Dibala a bien voulu collaborer à ces transcriptions, où il nous livre un aperçu de la richesse de son jeu. Tous les plans qui suivent ont été extraits de la partie "chauffé" des chansons soukouss c’est là où la guitare mène la danse, les invectives des ambianceurs n’étant là que pour mettre en valeur l’instrument. Contrairement aux idées répandues sur la musique africaine, il ne s’agit pas là d’improvisation. Pour la chanson, le soliste a en stock quelques motifs et une multitude de variantes. Précision, fluidité, vélocité sont les objectifs à atteindre. La guitare doit offrir un bon accès aux très aigus et être équipée de micros simple bobinage, choisir une des deux positions intermédiaires et ajouter une touche de delay.

1. "0K Madame" dans l’album du même nom. Par Diblo Dibala & Matchatcha. Cas rarissime, pour cette ira, Diblo a branché la disto.

2. "Boum Tonnerre" dans l’album du même nom. Par Diblo Dibala & Matchatcha. Rapidité, changements de tonalité, qualité de l’arrangement, font de ce titre un florilège de la guitare soukouss. Ce motif tourne en continu sur les deux moitié de la grille.

3."Boum Tonnerre" dans l’album du même nom. Par Diblo Dibala & Matchatcha. C’est le premier motif exposé dans ce titre mais il est plus complexe que le précédent du fait de l’utilisation des quatre cordes aigues. Les motifs issus de ce titre ont été transposés un ton plus bas afin de permettre aux guitaristes laborieux de parvenir au tempo du morceau 137 !

4. "Liza" extrait de l’album "Saï Liza". Par Kanda Bongo Mon pour qui Diblo a enregistré 3 albums. Autre grille typique du soukouss (I-V en continu). Attention au démarrage sur la deuxième double-croche. Écoutez en boucle

5. "Boum Tonnerre" dans l’album du même nom. Une technique intéressante de double notes à l’octave, jouer la plus grave avec le médiator, la plus aigûe avec l’ongle du majeur. Ne pas hésiter à mettre l’accent sur la croche glissée qui précède le temps.

Transcriptions : Michel Tranchet