Kanda Bongo Man, Freddy de Majunga ou Loketo, autant de noms qui, tout
au plus font sourire en dehors des diasporas africaines et de quelques
amateurs. Ajoutez David Byrne à la liste et cela commence à faire sérieux.
Ce sont les références de Diblo Dibala. Sait-on en revanche que les premiers
artistes cités attirent plus de 50000 personnes à Dakar ou à Ouaga ? Mais
au delà du succès c’est le talent de ce guitariste zaïrois qui étonne.
A l’aube des Indépendances, un gosse de six ans venant de l’est de l’ancien
Congo belge, découvre à Kinshasa le monde fabuleux des joueurs de rumba.
Itinéraire du soliste prodige de la musique soukouss.
MT : Comment devient-on guitariste en Afrique dans les années
soixante ?
DD : Je devais avoir entre 10 et 12 ans. Comme tous les gamins
zaïrois à l’époque jai appris sur une guitare "préfabriquée", c’est à
dire une boite d’huile sur laquelle on fixait un manche en bois, pour
les cordes on utilisait des fils de frein de vélo. On essayait de jouer
avec ça. Quatre ou cinq ans après j’ai rencontré quelqu’un qui avait une
guitare électrique, là j’ai commencé à jouer avec lui. A Kinshasa, on
jouait dans l’orchestre du quartier qui s’appelait "La Gaîté". On animait
le samedi et dimanche après-midi. On avait déjà à ce moment-là des instruments
électriques.
MT : Quelle musique jouiez vous à l’époque ?
DD : On jouait principalement la rumba, pas la rumba latine, notre
rumba, la rumba congolaise. Mais on jouait aussi les musiques qui ne venaient
pas de chez nous, le jerk, la salsa, le rock’n’roll, ou le twist. On utilisait
toujours ces musiques au début du concert, ça faisait venir les gens et
ça les chauffait pour la suite, ensuite on attaquait nos rumbas et là...
MT : Quels sont les guitaristes qui vous ont influencé ?
DD : Pour tous les jeunes de ma génération, c’était Docteur Nico
(NDLR s soliste de l’African Fiesta le groupe de Tabu Ley Seigbeur Rochereau).
On essayait tous de le copier mais il était le maître. Evidemment il y
en avait d’autres, Jerry Gérard, Papa Noël... Mais celui qui faisait référence
c’était Docteur Nico.
MT : Au milieu des années quatre-vingt le soukouss est devenu kwassa-kwassa.
Quel a été votre rôle dans cette évolution ?
DD : Avant que Kanda bongo Man devienne la star du kwassa-kwassa
il existait déjà des groupes zaïrois tels que Bella Bella qui par moments
ne jouaient pas la partie lente où les chanteurs exposent les couplets
et refrains. Ils attaquaients directement sur le "Chauffé", la partie
la plus rapide où on joue les solos. quand je jouais avec Kanda on le
faisait nous aussi de temps en temps mais on avait aussi des morceaux
construits dans les règles du soukouss, c'est à dire la rumba lente, puis
le "chauffé" rapide. Mais il y a eu une histoire qui a tout déclenché,
notre producteur nous avait dit "Non, non, vous emmerdez les gens avec
vos rumbas !" Sans nous prévenir il avait mixé les chansons sans les parties
rumba. quand on a entendu ça on lui a dit "Mais non, ce n'est pas possible
vous ne pouvez pas faire des choses pareilles !", lui ne voulait rien
savoir : "Vous chantez là vos mamans, vos quoi là ?" puis il a démarré
la bande mutilé en disant "C'est là où c'est bon et c'est ça que je veux
mettre sur le disque" on s'est incliné et le disque a très bien marché.
Depuis tous les musiciens zaïrois ont suivi.
MT : Après avoir joué dans l'ombre de Kanda et de Freddy (de Majunga),
pourquoi prendre le devant de la scène ?
DD : il s'agit en fait d'un concours de circonstances, car j'ai
toujours aimé travailler en groupe, je suis avant tout un guitariste.
Si on a vu mon nom en gros sur les pochettes des disques que j'ai faits
avec Matchatcha c'est que j'étais le musicien le plus connu du groupe.
Mais on a sorti le dernier album sous le nom de Matchatcha, ce nom maintenant
suffit pour remplir les salles. Quand à Freddy et Kanda, ce sont des amis.
Nous avonstravaillé longtemps ensemble et jue continue de temps à autre
à jouer avec eux.
MT : Vous chantez "Je suis riche en amour et pauvre en argent".
Votre public dépasse largement celui d'un guitariste anglo-saxon quelconque
produit par un gros label. Par contre le piratage vous prive d'une bonne
partie de la rétribution à laquelle vous pourriez prétendre. Des regrets
?
DD : Je n'ai pas de regrets, c'est vrai que les pirates nous ont
quand même gêné en Afrique, mais quelque part ils nous ont aussi aidé,
ils comblent les limites de nos producteurs ici en France qui ne peuvent
pas diffuser correctement notre musique chez nous. comme notre système
est différent, la rétribution est différente. Lorsque nous jouerons en
Europe dans les grandes salles, quand nos produits seront bien diffusés
en France en Belgique ou ailleurs, là on pourra prétendre à plus... Pour
le moment, même si notre musique est écoutée dans l'Océan Indien ou en
Afrique, aux yeux des producteurs européens nous restons des artistes
marginaux, mais je pense que cela va évoluer...
MT : vous pensez que les grands labels européens vont s'ouvrir
davantaqe a la musique zairoise comme ils l'ont fait pour la musique d'Afrique
de l'Ouest ?
DD : Ca mettra du temps mais ça viendra. Pendant longtemps les
artistes zaïrois ont eu la réputation d'être de bons musiciens avec un
mauvais caractère. Ca a beaucoup handicapé ma génération pour predre des
contacts avec les maisons de disques. Mes jeunes compatriotes ont compris
que le comportement était très important pour négocier avec elles.
MT : Justement à propos de la jeune génération, que pensez-vous
de la démarche des artistes soukouss qui se tournent vers la World Music
?
DD : Je crois que c'est une bonne chose, j'aime bien ce que font
Lokua Kanza et Papa Wemba. Personnellement, je m'oriente actuellement
dans ce sens. toujours avec une base soukouss évidemment. Déjà depuis
quelques années je place toujours dans mes albums des morceaux qui n'ont
rien à voir avec le soukouss. Il faut rendre notre musique accessible
à tous sans se couper de notre public africain, et c'est ça qui est difficile.
Prenez par exemple Mory Kanté, ou Touré Kunda ou même Papa Wemba, depuis
que ça marche pour eux en Europe, c'est fini en Afrique. Chez nous les
gens acceptent mal qu'on ait du succès en europe, peut-être pensent-ils
que là-bas on ped notre originalité ?
MT : Cela vient peut-être du fait que tous les musiciens africains
de haut niveau vivent et travaillent en Europe, qu'ils perdent le contact
avec le continent ?
DD : On ne perd pas vraiment le contact. Je trouve même que Paris est
devenu l'Afrique pour la bouffe même on trouve tout... Mais c'est vrai
ça fait près de quinze ans que je suis en France, on perd certaines habitudes
et on prend la mentalité de l'Europe. Il semble que les gens chez nous
acceptent mal, il pensent qu'on a déformé notre musique.
MT : Vous revenez d'une tournée au USA, où en est le soukouss Outre-Atlantique
?
DD : Ca marche très fort là-bas. C'est la cinquième ou sixième
année que je vais en Amérique. Les gens venaient au début par curiosité,
à présent avant de venir au concert ils savent ce qu'ils vont entendre.
Le public est très varié, blancs, noirs... Il y a aussi beaucoup d'africains
et d'antillais à New york qui viennent nous voir. En 2 mois on a fait
27 concerts, ça allait de Washington à Los Angeles en passant par Miami
et Atlanta. Ce sont souvent des festivals comme il y a deux ans à Central
Park devant près de 30000 personnes. J'ai d'ailleurs des propositions
de la part d'un producteur là-bas, mais je n'oublie pas le mileu parisien,
notre gettho.
MT : En écoutant vos derniers albums, on a l'impression que vous
vous sentez à l'étraoit dans la structure harmonique rudimentaire du soukouss
?
DD : C'est vrai que dans notre musique il n'y a pas beaucoup d'accord,
moi j'utilise souvent les changements de tonalité au milieu des chansons.
En fait à la fin de nos concerts comme pour dire "voilà on a joué ça,
puis ça, puis ça...", on jouait un titre qui enchaînait des grilles d'accords
des morceaux précédents. L'idée m'est venue de construire les chansons
de cette façon et de les mettre sur les disques.
MT : Sur la pochette de l'album "OK Madame" vous avez un stick
Steinberger. Vous utilisez d'autres guitares ?
DD : J'ai une stratocaster, une Paul Beuscher et la Steinberger
mais celle que j'utilise toujours c'est une vieille Aria Pro II que j'ai
depuis plus de 10 ans. C'est un peu la vieille marmite qu'on ne jette
jamais... Avant d'acheter une guitare, je vérifie toujours si elle a 2
octaves (24 cases) car je joue plus dans les aigus. C'est d'ailleurs pour
ça que j'utilise peu la Fender, elle n'a pas assez de cases.@ MT : Qu'est
ce qui fait la fluidité du son Diblo ?
DD : C'est la vieille Aria je pense. Aussi depuis très longtemps
je branche un delay Boss avant l'ampli. Jamais de chorus ou de reverb,
uniquement l'echo. Pour les concerts je préfère jouer sur un ampli basse,
les ampli guitares ne donnent pas assez de graves. De temps en temps j'essaie
de nouveaux effets, quelques fois la distorsion, même le wha-wha comme
dans "OK Madame". Par là j'essaie de faire évoluer le soukouss qui est
souvent une musique figée. Dans le même sens je vais essayer de réintroduire
les cuivres dès le prochain album.
MT : Et revenir à l'enregistrement live ?
DD : C'est vrai qu'au début on faisait du live. Mais depuis quelques
années pour avoir un bon son, on est obligé d'enregistrer avec les boîtes
à rythmes et les synthés. Le dernier album avec Matchatcha a été enregistré
live, on n'est pas complètement satisfait du son, mais l'ambiance est
là. Les machines ça vous freine un peu. En musique il faut resortir quelque
chose qu'on ressent, pour ça on ne fait pas de calcul.
Propos recueillis par Michel Tranchet
le 25 août 1994
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