Les sanglots de la mariée
Amina, la jolie et élégante va se marier avec Lamine.
Elle l'a attiré tout d'abord par son bon goût pour l'habillement et avec
le temps, Lamine a découvert et aimé son ouverture d'esprit. En plus de
cela, elle a un corps de rêve qu'elle sait mettre en valeur. Le corps
de Lamine ne se plaint jamais quand il tombe entre les mains de Amina.
Bien évidemment, ils ne couchent pas ensemble mais quelques caresses et
un bon massage de temps en temps ne font de mal à personne.
Lamine a envoyé son meilleur ami, des oncles et des tantes chez les parents
de Amina pour leur faire la demande officielle de la main de leur fille.
Ni Lamine, ni Amina n'assiste à la demande. Les parents parlent à leur
place. Amina est allée chez les voisins le temps que les familles s'entendent
sur les sommes à payer et la date du mariage.
Après le départ des représentants de Lamine, Amina est retournée chez
elle. Ses parents écoutent le compte rendu des oncles et tantes de Amina.
C'est un de ses oncles qui a été chargé de donner sa main.
Malick le meilleur ami de Lamine a tout noté. La date prévue pour le mariage
traditionnel et religieux, l'argent demandé par la famille de la future
mariée et ce à quoi il servira. Une première part de l'argent est utilisée
à ce pour quoi elle est prévue. Une deuxième part est redistribuée. La
troisième sert à faire quelques petits achats pour la mariée.
En effet, même si les mariés ont tendance à trouver leur belle-famille
particulièrement gourmande, cette dernière a plus de charge que le marié.
Il revient aux parents de la mariée d'équiper le ménage : meubles, vaisselles,
électroménagers, literie, rideaux, selon leurs moyens. Ils leur revient
aussi d'acheter quelques vivres - en tout cas chez les haoussa - sans
oublier les dépenses qu'ils effectuent pour une belle fête. Les parents
des garçons n'ont pas ces soucis. Les charges de son mariage lui reviennent,
ils peuvent juste l'aider financièrement s'ils le désirent et lui donner
tout le soutien moral dont il a besoin.
Le mariage est prévu pour le début du mois prochain. Il n'y a qu'un mois
pour tout préparer. Lamine et Amina préviennent chacun de son côté les
amis pour une réunion. Là non plus, ni Amina ni Lamine n'assistent. Ils
sont obligés de faire confiance à leurs amis. Les amis font connaissance.
Les filles, représentantes d'Amina - Lamine est représenté par des hommes
- ont amené une liste de tout ce dont elles ont besoin : bonbons à distribuer
aux connaissances pour les inviter, bâches pour les mettre à l'ombre le
jour de la fête, chaises, voitures pour faire les courses, sacs de riz,
condiments, moutons… Elles ont fait une estimation des coûts et la communiquent
aux hommes qui trouvent la somme trop élevée. Il faut se mettre d'accord
sur une somme raisonnable. C'est facile si on a l'habitude d'aller au
marché. Les filles demandent une grosse somme d'argent pour espérer avoir
la moitié ou le tiers. Les hommes proposent une somme faible et montent
doucement. Ils marchandent, rient, font semblant de se fâcher mais finissent
par se mettre d'accord. Ensuite, ils parlent de l'organisation. Elles
prennent l'argent. Ils les raccompagnent ensuite chez elles.
Les filles et les hommes se réunissent chacun de son côté. Trois jours
avant le mariage, Amina est interdite de sortie et de bijoux. Ces amies
sont là pour passer la journée en sa compagnie. Ce soir commencera le
mariage traditionnel.
Depuis le matin, les parentes et amies de sa mère vont et viennent dans
la maison. Un peu avant le coucher du soleil, d'autres femmes viennent
en groupe. La maison devient bruits et rires. C'est un avant goût de ce
que se sera le jour J.
Deux tantes sont venues empoigner Amina. Les mains bien serrées sur ses
biceps, elles l'amènent dans sa chambre. Il y a à peine la place pour
poser les pieds mais, au milieu il n'y a personne, juste une natte et
deux tasses. Dans chacune des tasses, il y a du henné - feuilles séchées,
pilées utilisée en pâte pour colorer les cheveux, les mains ou les pieds.
Les deux préparations sont différentes : l'une pâteuse, l'autre plus poudreuse.
Amina est obligée de se mettre en slip devant une soixantaine d'yeux fixés
sur elle. Une vieille tante lui passe le henné sur la tête, puis sur tout
le corps en marmonnant des versets du Coran.
- Eh, tu ne pleures pas toi ?
- Pourquoi dois-je pleurer, qui est mort ?
- Fermes-nous ta bouche, a dit une tante fâchée.
- Je n'ai jamais vu une mariée de ce genre, les yeux aussi secs que le
feu.
- Comme quoi, tu n'as pas encore tout vu cousine.
- Tu ne peux donc pas la boucler ? Une mariée ne doit pas parler, les
anges vont te tourner le dos.
Une fois que la tante a fini, elle a pris la deuxième tasse et là, trois
tantes se sont approchées pour l'aider à torturer Amina. Cette deuxième
étape est sensée être un gommage mais, à voir comment ces femmes s'y prennent,
on a plutôt l'impression qu'elle veulent la peler. Amina comprend maintenant
pourquoi les jeunes mariées pleurent. Le henné est bien parfumé, il sent
vraiment bon. Elle a du henné partout sur le corps, dans les oreilles,
les yeux et la bouche. Voulant se frotter les yeux, les tantes lui bloquent
précipitamment les mains sur les cuisses, croyant qu'elle veut se débattre
et tout enlever.
- Mais lâchez-moi, j'ai du henné dans les yeux.
Elle n'a pas pu s'empêcher de leur crier dessus. Elle est énervée. Les
femmes l'ont bien compris et sont contentes d'elles. Á chacune son tour
: Amina va craquer et pleurer comme toute jeune mariée digne de ce nom.
Alors elles chantent et poussent des youyous. Amina sait contenir sa colère
et sa forte envie de giffler tout le monde. Les femmes arrêtent de chanter.
- Pourquoi vous taisez-vous ? Chantez pour moi, je suis la mariée non
?
- Vraiment cette fille…
Amina est contente de son coup. Intérieurement, elle se jure de ne laisser
couler aucune larme, en tout cas pas devant ces vipères.
C'est fini. La vieille tante lui tend ses habits puis la couvre d'un drap
tout neuf.
- Ne te laves pas avant demain matin, on te connaît. Laisse le henné pénétrer
dans ta peau. Á partir de maintenant tu restes dans ta chambre avec tes
amies et tes cousines et tu gardes le drap sur toi, quoique tu fasses
ou que tu sois.
Avec tout l'acharnement de ses femmes sur moi, si le henné n'a pas encore
pénétré la peau c'est qu'il ne peut pas le faire. Il fait chaud. Amina
n'a pris qu'une douche depuis le matin. Elle a envie de se rafraîchir.
Elle s'imaginait bien que le mariage est un grand exercice de nerfs mais
pas à ce point. Lamine est bien lui. Il est tranquille chez lui, tout
seul. Personne pour lui mettre le corps en feu. Personne pour le forcer
à rester sous le drap à trente-cinq degrés dans une chambre sans ventilateur.
Personne pour l'empêcher de se laver. Personne pour l'em…
Amina s'est levée et tout de suite une amie s'est levée après elle :
- Où vas-tu ? Tu sais que si les femmes te voient sortir elles vont te
crier dessus, et nous aussi aurons notre part.
- J'ai le droit d'aller pisser non ! ?
- Je t'accompagne.
Ça n'a pas loupé. Dès que les femmes ont vu Amina passer le pas de la
porte, elles lui ont demandé de retourner dans sa chambre.
- On ne peut donc rien te demander ?
- Je vais aux toilettes.
- Fati, vas lui chercher son drap et prends-lui la bouilloire.
Fati a suivi Amina et reste à l'entrée des toilettes avec la bouilloire
à la main attendant que la "princesse" finisse pour la lui tendre.
- Puisque je n'ai le droit de rien faire, j'ai fini, viens me laver maintenant.
Fati lui a souri.
Amina a demandé à son amie de lui amener de l'eau dans un sceau et sa
savonnière pour se laver. Fati a fait ce que sa meilleure amie lui a demandé.
Une fois propre, les deux filles se sont discrètement faufilées jusqu'à
la chambre afin d'éviter les remarques et questions des mégères.
Une amie de la mère d'Amina est venue les appeler pour manger. Elle a
trouvé la future mariée toute propre, avec des habits propres, le drap
déposé sur le lit et discutant tranquillement avec son amie, l'air de
n'avoir pas remarqué la présence de la bonne femme.
- Tu as vraiment la tête dure, cette fille ! Nous étions sûres que tu
ne respecterais pas ce que nous te demanderons. Ramasses vite ce drap
et remets-le sur ta tête et que je ne vois plus tes cheveux. Venez manger.
Sitôt arrivée au salon, la femme se met à raconter ce qui s'est passé
dans la chambre.
- Mais que voulez-vous que je fasse, j'ai chaud !
- Amina, prends un foulard et attaches-le sur ta tête, ça suffira.
Sur la tradition, la vieille grand-mère qui vient du village est encore
plus indulgente que ces femmes qui ont passé leur "Bac plus" à la capitale
et certaines à l'étranger.
Amina est maigre, de plus, depuis quelques semaines que ces femmes l'embêtent
au sujet du mariage, elle n'a plus d'appétit. Encore moins maintenant
qu'elle est obligée de manger dans le même plat qu'elles.
- Où vas-tu ?
- Je vais me laver les mains.
- Tu as déjà fini de manger ! Regardes comment tu es, un tas d'os. Wallaye
il faut manger sinon tu vas souffrir. N'oublies pas que tu te maries.
Mais d'où sort-elle celle-là ? Amina part quand même se laver les mains.
Ce ne sont certainement pas des réflexions pareilles qui lui rendront
l'appétit. Les amies, sœurs et cousines n'arrêtent pas de se moquer. Elles
n'arrêtent plus de répéter la phrase "Wallaye" si tu ne manges pas tu
vas souffrir" et de pouffer de rire. Tout le monde a compris ce que voulait
dire la dame. Pourquoi ces femmes se sentent-elles obligées d'effrayer
les jeunes mariées sur la nuit de noces? Heureusement, Amina est assez
forte pour les supporter et n'a pas sa langue dans la poche.
- Mais qui vous dit que j'aurais mal ? et si ça arrive, c'est la nourriture
qui m'anesthésiera?
- Tu verras bien, le dimanche quand on te ramènera de chez ton mari pour
les tresses et le rôti on en reparlera. Il n'y a pas une seule jeune mariée
qui n'a pas pleuré à sa nuit de noces. C'est affreux comme ça fait mal.
C'est comme si c'est une barre de fer rougie au feu qu'il te met et non
son truc. Enfin, tu jugeras par toi-même. On veut juste te prévenir pour
ne pas que tu aies des surprises où que tu nous en veuilles de ne t'avoir
rien dit.
- Moi je vais vous dire pourquoi les jeunes mariées ont mal. c'est à cause
des femmes comme vous qui n'arrêtent pas de leur faire peur. Arrivées
sur le lit de leur époux, toutes vos paroles leur reviennent en tête,
elles prennent peur et leurs muscles se contractent. Évidemment, son mari
qui lui a fait la cour pendant des années a follement envie d'elle et
si c'est un con, il s'y prend comme une brute et la blesse. Pendant qu'elle
souffre le martyre, il vit avec un immense plaisir égoïste leur nuit de
noce. Une vraie nuit de noces ce n'est pas comme ça.
- Tu as quel âge toi ? tu veux nous faire croire que tu connais les choses
mieux que nous ? Si une fille ne souffre pas à sa nuit de noces, il n'y
a que trois alternatives: soit elle n'est pas vierge, soit son mari est
impuissant, soit il a un trop petit sexe.
- N'importe quoi. Si le mari aime sa femme, il prendra tout le temps qu'il
faut pour la mettra à l'aise et accomplir son devoir avec douceur et si
elle participe, lui aussi se sentira mieux. Elle aura mal certes, mais
pas comme vous le dites.
- Vraiment, je ne sais pas ce qui a pris Lamine à vouloir d'une fille
comme toi. Ton mari aura à faire.
Ces femmes ne veulent rien comprendre. Elles ont été brutalisées par leurs
maris, elles ont pour certaines été déchirées et cherchent à se venger
sur les autres filles en leur faisant peur. Elles ne peuvent admettre
qu'une nuit de noces ne soit pas un cauchemar.
Jour J. Enfin, ça va finir. Amina a le cœur qui bât fort. Il est seulement
six heures du matin et il y a déjà beaucoup de monde dans la maison. Des
femmes, des enfants, des griots, des griottes, des hommes, la famille,
les connaissances, les voisins, les amis. Le petit déjeuner est servi.
Amina a la gorge serrée. Elle ne peut rien avaler.
- Wallaye, si tu ne manges tu vas souffrir, dit sa sœur en imitant la
mégère.
Tout le monde rit de bon cœur.
- Tu as beaucoup d'humour ma chère sœur.
Sept heures passées de trente minutes. Les "jeunes mariés" sont là. En
fait ce sont les amis et la famille de Lamine.
- Je vais regarder par la fenêtre. Je veux voir qui est là. Je veux voir
comment ça se passe.
- Vraiment cette fille, tu as mangé les yeux de la chèvre, fermez-moi
cette fenêtre.
Amina a mangé les yeux de la chèvre, elle ne reste pas tranquille, elle
n'a aucune honte. C'est vrai que c'est anormal de vouloir regarder par
la fenêtre son propre mariage qui se déroule sans soi. C'est incompréhensible.
C'est impensable. C'est en fait… la moindre des choses.
Amina s'est donc assise sur son lit, les yeux fermés, le cœur affolé,
la tête contre le mur. Personne ne peut empêcher son esprit de voltiger
au dessus de l'assistance et imaginer ce qui se passe. Personne ne peut
empêcher ses oreilles d'écouter le brouhaha qui se passe dehors. Personne
ne peut l'empêcher de sortir, courir jusque chez Lamine, le regarder,
écouter son cœur battre, toucher son stress. Pauvre chéri, il est pire
qu'elle. Il n'a même pas la chance d'entendre les youyous des femmes,
la voix des marabouts dans le micro et celles des gens qui répondent "Amin".
Peut-être est-ce mieux pour lui. Il n'est pas à un pas de la cérémonie
sans pouvoir assister, sans même pouvoir regarder de loin.
Une dame entre dans le salon où sont assises les femmes et essaie de se
faire entendre.
- Taisez-vous! Le marabout est en train de réciter les prières.
Elle a répété le message plusieurs fois sans succès. Il a fallu que deux
autres femmes l'aident pour qu'elles arrivent à calmer l'assistance. A
voir le groupe des femmes et celui des hommes, on ne croirait pas qu'ils
assistent à la même cérémonie. D'une part l'éloignement (elles sont dans
la maison) les empêche de bien entendre les prières, d'autre part leur
bavardage ne laisse aucun son s'infiltrer dans la maison. A entendre le
brouhaha qui remplit la maison, on se demande si elles s'entendent parler.
Il n'y a pas de place pour les petites voix. Par contre chez les hommes,
dans la rue, l'atmosphère est solennelle. Tous se taisent pour écouter
les prières du marabout et y répondre si nécessaire. Même les griots d'ordinaire
bruyants, ont cessé leur tapage.
Le mariage est prononcé. Des gens défilent dans la chambre pour féliciter
la mariée et lui présenter leurs vœux. Une fois de plus, Amina déroge
à la règle et les femmes la rappellent à l'ordre : il lui est interdit
de répondre "Amin". C'est aux autres de le faire pour elle.
- Mais vous ne dites rien quand ils font les vœux, c'est pourquoi je réponds.
Si vous le faites à ma place je ne parlerai plus.
Les amis sont là. Ça fait plaisir. Ça change des grosses gueuleuses. Le
tam-tam a commencé. Les filles viennent régulièrement lui faire un compte
rendu de la fête et profiter pour se reposer et sécher leur sueur. Elles
dansent. Elles s'amusent.
Souviens-toi Amina, tu n'as pas le droit de laisser les gens voir ton
visage. Tu n'as pas le droit de regarder la cérémonie de ton mariage par
la fenêtre. Tu n'as pas le droit de danser. Tu n'as pas le droit de regarder
tes invitées qui s'amusent. Tu n'as pas le droit de vivre ton mariage.
Tu n'as pas le droit d'être heureuse le jour de ton mariage. Pleures Amina,
pleures, vides-toi de toutes les larmes de ton corps, fais croire que
tu es malheureuse, que tu es triste et tout le monde sera fier de toi.
Pleures et ton nom sera cité en exemple.
Tout le monde a bien mangé. Amina n'a pas eu droit au plat du mariage
pour éviter de se faire empoisonner ou ensorceler. Sa demoiselle d'honneur
lui a acheté un plat dans un restaurant.
Il est presque dix neuf heures. Une cousine est venue amener Amina prendre
son bain. Elle la porte dans son dos recouverte d'un drap. Une jeune mariée
ne marche pas pendant le mariage.
La salle de bain est improvisée. la vraie n'est pas assez grande pour
contenir toutes les femmes. Dans l'arrière cour, les femmes ont formé
un cercle, il y en a une bonne vingtaine. Une fois Amina au centre, celles
qui sont devant ont fait un mur avec des nattes. Amina est complètement
déshabillée par la tante qui lui a mis le henné. On l'a assise sur un
tabouret. A côté d'elle, il y a une grosse calebasse contenant de l'eau,
des feuilles de henné qui flottent, des dattes, des noix de cola blanches.
Il y a aussi un seau d'eau claire et une savonnière. Elle est lavée par
sa tante comme un bébé. Elle est bien savonnée puis rincée. Sa tante lui
a tendu le savon pour qu'elle se fasse sa toilette "intime" mais les femmes
ont protesté, c'est à la tante de le faire, elle l'a fait. Après la toilette
"intime" devant vingt personnes, la grand-mère a récité des versets du
Coran sur l'eau de la calebasse. La tante lui a versé l'eau sur la tête
puis partout sur le corps en récitant des sourates et en prodiguant des
conseils.
- Sois patiente envers ton mari, ma fille, on ne se marie pas pour divorcer.
Vous vous êtes choisis alors acceptes tout ce qu'il te fera, prends avec
joie tout ce qu'il t'offrira que ça te fasse plaisir ou non. Ne l'insultes
jamais quoi qu'il te fasse... Que Dieu vous protège et qu'il fasse que
cette maison soit la tienne à jamais.
L'eau de la calebasse finie, la tante lui a rincé le sexe avec l'eau d'un
verset de Coran écrit sur une ardoise et lavé. Ensuite, on lui a tendu
un brasero avec de l'encens et on lui a demandé de s'accroupir dessus.
Les parties intimes ainsi parfumées, le moment venu, lèveront tout doute
quant à l'hygiène de la jeune mariée.
Une amie de sa mère a tendu les habits à la tante, un pagne, un haut ample
et un foulard. On lui a mis ses chaussures et l'a parfumée. Elle ne porte
ni soutien, ni slip. Il n'y en a pas besoin, ce n'est pas la peine de
compliquer les choses à Lamine. Les youyous transpercent l'air. La mariée
est prête et ramenée dans sa chambre.
- Maintenant, tu vas te mettre à genou devant tes parents et leur demander
pardon. Après ça, tous tes pêchés seront effacés et tu n'auras que ceux
commis chez ton mari. J'espère que tu en auras le moins possible. Vas
ma fille et écoutes bien les conseils que te donneront tes parents, surtout
gardes-les toujours dans ta tête, tu en auras besoin.
Avant de sortir de la chambre, ses amies lui conseillent de pleurer, au
moins faire semblant, juste le temps de demander pardon à ses parents.
La tradition veut que la jeune mariée pleure de cet instant jusqu'à son
arrivée chez son mari de tristesse de quitter sa famille. Évidemment,
le désir de respecter cette tradition amène certaines jeunes mariées à
jouer la comédie.
C'est ainsi qu'une jeune mariée a cassé les oreilles à ses accompagnatrices
et au chauffeur sur un trajet de plusieurs centaines de kilomètres qui
la menait de chez ses parents au domicile conjugale. Les vieilles femmes
qui se trouvaient dans la voiture n'ont pas arrêté de faire des commentaires
:
- C'est vraiment rare de nos jours de voir une fille aussi triste de quitter
ses parents.
- C'est vrai, généralement elles sont pressées d'aller chez leur homme.
- Sois forte, tu ne les perds pas tes parents. C'est le destin de toute
femme de quitter un jour sa famille pour aller vivre chez un homme.
Arrivés chez le mari, les vieilles femmes ont soulevé la couverture de
la mariée.
- Tu es chez toi maintenant, tu peux enlever cette couverture et surtout
arrêtes de pleurer, tu risques de faire peur à ton mari avec des yeux
tous rouges.
Quelle ne fut pas leur surprise et surtout leur énervement en découvrant
que la jeune femme avait les joues sèches et les yeux tout blancs. Signe
qu'elle avait parfaitement simulé ce qu'on attendait d'elle.
Devant la maison des parents d'Amina, les filles sont là propres, belles,
fatiguées, elles discutent avec les amis de Lamine. Ils n'ont pas envie
de prendre les "grosses" dans leurs voitures. Ils ont un plan. Ils ont
réparti les filles dans les voitures et leur ont demandé de s'installer.
Deux voitures sont réservées aux femmes et une à la mariée, sa demoiselle
d'honneur, sa tante et le meilleur ami de Lamine. Les voitures sont déjà
bien rangées en file indienne prêtes à partir. Dès que la voiture de la
mariée est occupée, les voitures devant démarrent et celle de la mariée
aussi. Les vieilles femmes ne comprenant rien se précipitent dans les
deux voitures restantes :
- Les enfants d'aujourd'hui n'ont aucun respect. Au lieu de laisser venir
les grandes, les jeunes filles ont occupé toutes les voitures. On va leur
laisser la jeune mariée et nous verrons si elles peuvent s'en occuper.
Chez Lamine, une vieille fait le lit en marmonnant quelque chose entre
ses dents et ses gencives dégarnies. Elle met sur le lit un tissu blanc.
Il est cousu aux quatre coins du matelas pour ne pas qu'il glisse et que
les mariés se retrouvent sur le drap. Ce tissu sera récupéré demain matin
par la vieille qui a fait le lit et servira de preuve. S'il est tâché
de sang, cela voudra dire que Amina est sortie de la honte* et s'il ne
l'est pas, cela voudra dire qu'elle n'est pas restée tranquille. Amina
est assise sur le lit avec ordre de ne parler à son époux que s'il lui
donne une certaine somme d'argent appelé "prix de la bouche". pour rien
au monde elle ne doit se coucher avant lui, même si elle doit mourir assise.
Sinon il pourrait croire qu'elle est pressée qu'il s'occupe d'elle. Cela
voudra dire qu'elle n'a pas peur et donc il croirait qu'elle sait déjà
tout sur ce qui va se passer. Elle ne doit pas non plus le toucher en
premier. S'il la dévierge, qu'elle lui réclame ses bijoux en or et ses
cinquante mille francs. La vieille qui a fait le lit passe la nuit chez
les mariés pour prêter l'oreille. Le lendemain à l'aube ce sera elle qui
les réveillera pour ramener Amina, le tissu blanc et les cadeaux chez
la mère.
Si le tissu est tâché de sang - qu'importe si le sang vient d'une déchirure
- la mère donnera une fête. Elle enverra des pintades rôties à son gendre,
elle sera félicitée, les femmes danseront.
Pendant ce temps, Amina sera tressée et des femmes passeront la journée
à décorer la maison des mariés et installer les meubles. Amina sera ramenée
chez elle à la tombée de la nuit.
Si le tissu revient aussi blanc qu'il est parti, la mère passera la journée
à pleurer. Quelques amies et parentes l'aideront. Des femmes viendront
prendre des nouvelles de la mariée ou plutôt du tissu pour pouvoir commérer
et défileront dans la chambre de Amina pour l'insulter et lui rappeler
qu'elle a fait honte à sa mère et déshonoré sa famille. Il n'y aura ni
pintade, ni fête, ni bijoux, ni cinquante mille et le mari sera libre
de garder sa femme ou de la répudier. La famille de Lamine viendra faire
un scandale:
- Vous ne connaissez vraiment pas Dieu. Comment avez-vous pu nous faire
dépenser tant d'argent au mariage sachant que votre fille est une fille
du vent**?
Si une fille se fait violer ou perd sa virginité par accident, les certificats
médicaux l'attestant sont précieusement gardés par la mère jusqu'à la
sortie de la honte.
Finalement, les femmes sont restées sur leur faim : le lendemain du mariage,
la vieille est venue réveiller Amina. Lamine n'a pas donné le tissu et
a gardé le secret de leur nuit de noces.
Ramlatou TRANCHET 2000
* Arrivée vierge au mariage, la jeune fille évite la honte, les insultes
et l'humiliation à ses parents et à elle-même.
** dévergondée
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